« Ce n’est pas moi qui viens de le détruire. »
Monique a protesté.
« Camille a fait une erreur ! Une erreur ! »
« Non. »
Je désignais les dossiers encore visibles sur l’écran.
« Une erreur dure quelques secondes. Ça, ça dure depuis des mois. »
Camille s’est mise à pleurer.
Je crois que, quelques heures plus tôt, ses larmes auraient pu m’atteindre.
Plus maintenant.
« Je l’aime », a-t-elle dit.
J’ai regardé Léa.
Elle avait enfoui son visage contre mon épaule.
« Alors pourquoi elle a peur de toi ? »
Camille n’a pas répondu.
Ce soir-là, Léa et moi n’avons pas dormi dans la maison.
Je n’avais aucune envie de transformer le jardin en tribunal improvisé ou de continuer une dispute devant elle.
J’ai pris quelques vêtements, ses médicaments, son doudou qu’elle prétendait ne plus utiliser mais qu’elle gardait toujours sous l’oreiller, et nous sommes partis dans un hôtel à Saint-Germain-en-Laye.
Dans la voiture, elle n’a presque pas parlé.
À mi-chemin, elle m’a demandé :
« Camille va être fâchée contre moi ? »
« Probablement. »
Je n’allais plus lui mentir pour rendre les choses plus jolies.
« Mais sa colère n’est pas ta responsabilité. »
« Mamie Monique aussi ? »
Je savais de qui elle parlait.
« Peut-être. »
Elle a regardé par la fenêtre.
Puis elle a demandé :
« Elles vont revenir ? »
« Pas tant que tu ne te sentiras pas en sécurité. »
Elle m’a regardé longtemps.
« Promis ? »
« Promis. »
Le lendemain matin, j’ai appelé une avocate.
Puis une psychologue spécialisée dans l’accompagnement des enfants.
Pas parce que je pensais que Léa avait quelque chose à réparer.
Parce que je voulais enfin qu’elle ait un adulte neutre qui l’écoute sans minimiser ce qu’elle disait.
J’ai aussi sauvegardé la clé USB sur deux supports différents.
Pas pour me venger.
Pas pour humilier Camille publiquement.
Je ne voulais pas que les pires moments de ma fille circulent sur Internet.
Je voulais simplement que personne ne puisse un jour lui dire :
« Tu as inventé. »
Quand Camille est venue me voir deux jours plus tard, nous nous sommes retrouvés seuls dans un café.
Elle avait l’air épuisée.
« Tu vas vraiment demander le divorce ? »
« Oui. »
Elle a baissé la tête.
« Je peux changer. »
« Peut-être. »
Elle a relevé les yeux.
Elle ne s’attendait visiblement pas à cette réponse.
« Alors pourquoi tu ne me laisses pas une chance ? »
« Parce que ton éventuel changement ne doit pas être payé par Léa. »
Elle a serré sa tasse entre ses mains.
« Je ne l’ai jamais frappée. »
J’ai fermé les yeux une seconde.
« Tu comprends que ce n’est même pas la question ? »
« J’ai été dure. Je reconnais que j’ai été dure. »
« Tu lui as appris que ses émotions étaient un problème. Tu lui as fait croire que personne ne la croirait. Tu as transformé son anniversaire en spectacle alors que tu savais qu’elle redoutait ce que tu avais préparé. »
Camille pleurait maintenant.
« Je voulais juste qu’elle arrête de tout gâcher. »
Cette phrase a tout confirmé.
Même assise devant moi, après avoir vu les vidéos, elle parlait encore comme si une petite fille triste avait saboté son décor.
Je me suis levé.
« Voilà pourquoi je ne peux pas rentrer. »
Elle m’a attrapé le poignet.
« Julien, attends. »
J’ai retiré doucement ma main.
« Ne contacte pas Léa directement. »
« Je suis sa belle-mère. »
« Justement. Pas sa propriétaire. »
Pour la première fois, Camille n’a rien répondu.
Les semaines suivantes ont été étranges.
Calmes, mais lourdes.
La procédure de séparation a commencé.
Camille a quitté la maison quelque temps plus tard.
Monique m’a envoyé plusieurs messages.
D’abord agressifs.
Puis indignés.
Puis presque tendres.
« Je veux simplement voir Léa. »
J’ai montré les messages à la psychologue.
Puis j’ai demandé à ma fille ce qu’elle voulait.
Elle a secoué la tête.
« Pas maintenant. »
Alors ce fut non.
Pas maintenant.
Et personne n’a décidé à sa place.
Camille a fini par m’envoyer une longue lettre.
Pas pour moi.
Pour Léa.
Je ne l’ai pas donnée immédiatement.
Je l’ai gardée.
Des mois plus tard, quand Léa a demandé si Camille avait essayé de lui parler, je lui ai expliqué qu’une lettre existait.
« Je dois la lire ? »
« Non. »
« Je peux ? »
« Quand tu veux. »
Elle a réfléchi.
« Pas aujourd’hui. »
Je l’ai remise dans le tiroir.
Deux mois plus tard, elle a voulu la lire.
Camille y reconnaissait enfin ce qu’elle avait fait.
Pas « une blague mal comprise ».
Pas « un conflit familial ».
Elle écrivait qu’elle avait été obsédée par l’idée d’une famille parfaite.
Que lorsque Léa était triste, distante ou simplement elle-même, elle avait commencé à le vivre comme une attaque personnelle.
Qu’au lieu de s’interroger, elle avait essayé de la contrôler.
Elle disait avoir commencé une thérapie.
Elle demandait pardon.
Léa a lu jusqu’au bout.
Puis elle a plié la lettre.
« Je dois lui pardonner ? »
J’ai secoué la tête.
« Non. »
« Même si elle est désolée ? »
« Tu peux croire qu’elle est désolée sans être prête à lui pardonner. »
Elle a semblé soulagée.
« Alors je ne suis pas prête. »
« D’accord. »
Six mois après cet anniversaire, la maison avait changé.
Pas les murs.
Pas le jardin.
L’ambiance.
Il n’y avait plus de séances photo improvisées.
Plus de « souris mieux ».
Plus de « tu gâches le moment ».
Léa avait repris le dessin.
Les vrais.
Ceux qui dépassaient.
Ceux où les maisons étaient violettes et les chiens plus grands que les voitures.
Je les accrochais sur le réfrigérateur.
Tous.
Même les moches.
Surtout les moches.