La caméra ne montrait presque rien.
La tablette semblait posée sur une étagère.
On entendait seulement les voix.
Léa pleurait.
Camille disait :
« Si tu vas encore raconter à ton père que je suis méchante, tu sais ce qui va se passer ? »
Silence.
« Il va penser que tu es jalouse. »
Léa reniflait.
« Je suis pas jalouse. »
« Alors arrête de faire des histoires. Je ne suis pas ta maman, je le sais très bien. Mais j’essaie de m’occuper de toi, et toi tu veux que ton père pense que je suis horrible. »
« Je veux juste qu’il sache. »
« Il ne te croira pas. »
Ma respiration s’est bloquée.
Camille a fait un mouvement vers l’ordinateur.
Je lui ai barré le passage.
« Tu ne touches pas à ça. »
« Julien, elle a sorti cette conversation de son contexte ! »
« Quel contexte rend cette phrase normale ? »
« J’étais énervée ! »
« Elle avait sept ans. »
« Elle me provoquait sans arrêt ! »
Cette phrase-là a produit quelque chose d’étrange dans le jardin.
Un recul collectif.
Une mère qui se trouvait près de la table des boissons a serré son enfant contre elle.
Camille l’a vu.
Son visage s’est fermé.
« Vous pouvez arrêter de me regarder comme si j’étais un monstre ? »
Personne n’a répondu.
Monique, elle, a enfin parlé.
« Ça suffit. »
Je pensais qu’elle parlait à sa fille.
Je me trompais.
Elle regardait Léa.
« Cette petite a toujours eu tendance à exagérer. »
Je crois que c’est à cet instant que toute hésitation a disparu en moi.
« Ne parle pas d’elle comme ça. »
« Julien, je la connais aussi. »
« Non. »
Je me suis avancé.
« Tu ne la connais pas. Et à partir de maintenant, tu vas arrêter de prétendre le contraire. »
Monique est devenue rouge.
« Je refuse qu’on traite ma fille comme une criminelle pour quelques vidéos sorties de leur contexte. »
Léa a levé les yeux.
« Il y en a une avec toi aussi. »
Monique s’est tue.
Camille s’est retournée brutalement vers ma fille.
« Léa ! »
Je n’ai même pas réfléchi.
« Tu ne lui cries plus dessus. »
Ma femme m’a regardé comme si je venais de la trahir.
C’est fou.
Même maintenant, une partie d’elle semblait sincèrement convaincue que c’était moi qui changeais de camp.
Léa a lancé une autre vidéo.
Cette fois, l’écran restait presque noir.
On reconnaissait la terrasse.
Camille et Monique parlaient près de la porte-fenêtre.
Léa devait être à l’intérieur.
Monique riait.
« Il faut qu’elle arrête de faire cette tête sur les photos. »
Camille répondait :
« Elle le fait exprès. Dès que Julien est là, elle devient toute fragile. »
« Parce qu’elle sait qu’il culpabilise. »
« Exactement. »
Puis Monique avait ajouté :
« Tu dois lui montrer que ce n’est pas elle qui décide dans cette maison. »
Camille avait ri.
« Ne t’inquiète pas. »
La vidéo s’arrêtait là.
Monique n’avait plus rien à dire.
J’ai regardé ma fille.
« Pourquoi tu ne m’as pas montré ça avant ? »
Sa réponse m’a fait plus mal que tout ce que j’avais vu.
« J’ai essayé. »
Je suis resté immobile.
« Quand ? »
« Beaucoup de fois. »
Elle comptait sur ses doigts.
« Quand je t’ai dit que Camille me faisait refaire les photos. »
Je me souvenais.
J’avais répondu :
« Elle aime juste que tout soit joli. »
« Quand je t’ai dit qu’elle disait que je gâchais les sorties. »
Je me souvenais encore.
J’avais répondu :
« Vous êtes toutes les deux fatiguées. »
« Et quand je t’ai dit que je voulais plus rester seule avec elle. »
Cette fois, mon estomac s’est noué.
Je me souvenais parfaitement de ce jour.
J’étais en retard pour un rendez-vous.
Je lui avais embrassé le front.
« Léa, Camille t’aime. Arrête de t’inquiéter. »
Je me suis assis sur une chaise.
Je n’arrivais plus à tenir debout.
Toute cette colère que je ressentais envers Camille venait soudain se retourner contre moi.
Parce que Léa avait parlé.
Pas parfaitement.
Pas avec les mots d’un adulte.
Mais elle avait parlé.
Et moi, j’avais traduit chacune de ses phrases dans une version plus confortable.
Plus simple.
Une version où personne n’avait vraiment tort.
Une version où je n’avais rien à faire.
” Papa? “
J’ai relevé la tête.
Je me suis approché d’elle et je me suis accroupi.
« Je suis désolé. »
Ses lèvres ont tremblé.
« Tu me crois ? »
J’ai senti mes yeux brûler.
« Oui. »
« Tout ? »
« Tout. »
Elle s’est jetée contre moi.
Et seulement là, enfin, elle a pleuré.
Pas à cause du gâteau.
Pas devant les rires.
Dans mes bras.
Ses petites épaules tremblaient tellement que j’ai cru que mon cœur allait exploser.
Je lui ai murmuré :
« Je suis là. »
Mais cette fois, je savais que cette phrase ne suffisait pas.
Être là, ce n’était pas se tenir dans la même maison.
C’était écouter quand elle parlait.
Je me suis relevé avec elle dans mes bras.
« La fête est terminée. »
Camille m’a regardé, sidérée.
” Pardon ? “
Je me suis adressé aux invités.
« Je suis désolé. Merci d’être venus. Je vais vous demander de rentrer. Et s’il vous plaît, ne partagez aucune vidéo de Léa prise aujourd’hui. »
Plusieurs parents ont hoché la tête immédiatement.
Une femme est venue me dire doucement :
« Si tu as besoin de la vidéo de ce qui s’est passé avec le gâteau, j’ai tout filmé. »
J’ai donné mon numéro.
Camille a entendu.
« Tu es sérieux ? »
« Très. »
« Julien, tu vas vraiment détruire notre mariage à cause de ça ? »
Je l’ai regardée.