PARTIE 2 — ELLE CROYAIT QU’UNE CLÉ USB NE POUVAIT PAS DÉTRUIRE SON MENSONGE. ELLE S’EST TROMPÉE.
« Ne branche pas ça ! »
Le cri de Camille a traversé le jardin si brutalement que Léa s’est figée devant l’écran.
Je n’avais jamais entendu ma femme parler comme ça.
Pas devant des invités.
Pas devant moi.
Et surtout, jamais avec cette peur-là dans la voix.
Quelques secondes plus tôt, ma fille venait de me regarder, le visage encore couvert de crème, et de me demander de lui promettre de regarder jusqu’au bout ce qu’elle avait enregistré.
Je me suis placé entre Camille et elle.
« Pourquoi tu ne veux pas qu’elle branche cette clé ? »
Camille a essayé de sourire.
C’était presque automatique chez elle.
Ce sourire impeccable qu’elle utilisait chaque fois qu’une situation lui échappait.
« Julien, sérieusement… regarde-la. Elle est couverte de gâteau. On va la nettoyer et on parlera de tout ça après. »
« Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. »
Son sourire s’est effondré.
Derrière moi, les invités ne bougeaient plus.
Même les enfants avaient cessé de parler.
Monique s’est approchée.
« Julien, ne dramatise pas. C’est l’anniversaire de Léa. »
Je me suis tourné vers elle.
« Justement. »
Puis j’ai regardé ma fille.
Elle tenait la clé USB entre ses doigts.
Sa main tremblait légèrement.
Pour la première fois depuis que le gâteau avait fini sur son visage, elle ressemblait vraiment à une enfant de sept ans.
Pas à cette petite fille étrangement calme qui avait tout encaissé.
Une enfant qui avait peur.
Je me suis accroupi devant elle.
« Léa, tu veux vraiment me montrer ce qu’il y a dessus ? »
Elle a hoché la tête.
« Oui. »
« Tu es sûre ? »
Elle a regardé Camille.
Puis elle a murmuré :
« Il faut que tu voies. Sinon elle va encore dire que j’invente. »
J’ai senti quelque chose se déchirer en moi.
« Encore ? »
Léa n’a pas répondu.
Elle n’en avait pas besoin.
Je me suis relevé.
« Branche-la. »
Camille a fait un pas vers moi.
« Julien. »
« Non. »
« Tu ne sais même pas ce qu’elle a mis là-dessus. »
« Toi, visiblement, tu le sais. »
Elle a ouvert la bouche.
Rien n’est sorti.
Léa a branché la clé.
L’écran du vidéoprojecteur est devenu noir.
Puis plusieurs dossiers sont apparus.
Ils n’avaient rien de mystérieux.
Pas de titres dramatiques.
Juste des dates.
Des dizaines de dates.
Sur presque une année.
Je me suis tourné vers Léa.
« Comment tu as fait ça ? »
Elle a essuyé un peu de crème sous son œil.
« Tu m’avais montré comment mettre mes photos d’école sur une clé. »
Je me suis souvenu.
Un dimanche après-midi.
Trois mois plus tôt.
Elle avait voulu sauvegarder des photos prises pendant une sortie scolaire.
Je lui avais montré comment copier un fichier depuis la tablette familiale.
À l’époque, je n’avais même pas réfléchi à la raison pour laquelle elle m’avait posé autant de questions.
Comment créer un dossier.
Comment changer son nom.
Comment copier une vidéo.
Comment vérifier qu’elle était bien enregistrée.
J’avais cru qu’elle était simplement curieuse.
Mon cœur s’est serré.
« Où tu as trouvé ces vidéos ? »
« Sur la tablette. »
Camille a immédiatement réagi.
« Elle fouille dans mes affaires maintenant ? »
Léa a baissé les yeux.
Je me suis retourné vers ma femme.
« Laisse-la parler. »
Ma voix devait avoir quelque chose de différent, parce qu’elle s’est tue.
Léa a pointé le premier dossier.
« Certaines étaient déjà dessus parce que Camille filme tout. »
Je le savais.
Camille filmait les repas.
Les vacances.
Les anniversaires.
Les matins de Noël.
Les sorties au parc.
Elle filmait même les moments où personne n’avait envie d’être filmé.
Elle appelait ça « garder des souvenirs ».
J’avais toujours trouvé ça excessif.
Je n’avais jamais pensé que ces mêmes vidéos pourraient devenir autre chose.
Léa a cliqué.
La première séquence a commencé.
La cuisine de notre maison.
Une date remontant à huit mois.
Camille tenait son téléphone.
Léa, assise devant une assiette, avait les yeux rouges.
La voix de Camille venait de derrière la caméra.
« Allez. On recommence. »
Léa murmurait :
« Je veux plus. »
« On recommence juste la vidéo. Tu souris et tu dis que tu adores. »
« Mais j’aime pas. »
Camille soupirait.
« Léa, arrête de faire ta difficile. Ton père va encore croire que je ne fais rien pour toi. »
À côté de moi, quelqu’un a inspiré brusquement.
Je ne savais pas qui.
Je n’arrivais pas à quitter l’écran des yeux.
La vidéo continuait.
Camille posait une nouvelle assiette devant Léa.
« Souris. »
Ma fille essayait.
« Mieux que ça. »
Elle essayait encore.
Puis la vidéo s’arrêtait.
Je me suis tourné vers Camille.
« Qu’est-ce que c’était ? »
Elle a haussé les épaules.
« Une vidéo. Rien de plus. »
« Elle pleurait. »
« Les enfants pleurent pour rien. »
Léa a cliqué sur la suivante.
Cette fois, nous étions dans notre salon.
Je me souvenais de cette soirée.
J’étais censé rentrer tôt.
Un client avait appelé à la dernière minute.
Je n’étais revenu qu’après 22 heures.
Sur l’écran, Léa tenait un dessin.
Camille le regardait.
« Tu ne vas pas montrer ça à ton père. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c’est moche. »
Léa avait baissé le papier.
« Je l’ai fait pour lui. »
« Alors refais-en un joli. Tu sais qu’il travaille beaucoup. Quand il rentre, il n’a pas besoin de voir ça. »
Ma fille restait silencieuse.
Puis la vidéo s’interrompait.
Je me souvenais parfaitement du dessin qu’elle m’avait offert le lendemain.
Un autre dessin.
Plus propre.
Plus coloré.
J’avais dit :
« Waouh, tu as dû passer beaucoup de temps dessus. »
Elle avait répondu :
« Oui. »
Je n’avais rien vu.
La troisième vidéo m’a fait encore plus mal.
Léa était dans sa chambre.